Nos soirées d'hiver à la ferme : ce qu'on fait sans se coller devant un écran
8 activités sans écran pour les soirées d'hiver à la ferme. Planification potager, fermentation, réparations : comment on occupe l'hiver rural en Bretagne.
En novembre, à Lezavarn, le soleil se couche vers 17h30. Les journées dehors se terminent tôt, les soirées s’étirent. Pendant les trois premières années, on a géré ça comme tout le monde : une série, puis une autre. Ce n’est pas un jugement, c’est juste que ça ne collait plus avec le rythme qu’on essayait de construire. Alors on a changé. Pas par idéologie, plutôt parce qu’on avait trop de choses à faire et qu’on s’est mis à les faire le soir.
Voici ce qui remplit nos soirées d’hiver à la ferme, sans romantisme et sans TED Talks sur la déconnexion numérique.
1. La planification du potager de l’année suivante
C’est l’activité de décembre et janvier, la vraie. On sort le cahier spirale qui sert de journal du potager (variétés semées, dates, résultats, ce qui a bien marché et ce qui a raté) et on construit le plan de l’année d’après.

Concrètement, ça prend plusieurs soirées. D’abord l’analyse de l’année écoulée (lesquels des semis ont levé, où était le mildiou, quelle rotation j’ai déjà faite). Ensuite les commandes : on consulte les catalogues de graines qu'on n'a pas récupérées nous-mêmes, et on passe les commandes en janvier pour être livrés avant les premiers semis de mars. Si on attend février, les variétés partent.
Le calendrier de semis pour le Finistère
2. Les réparations et l’entretien du matériel
Les outils du potager ne se réparent pas en juillet, quand on en a besoin. On les répare en décembre, quand on a le temps. Manches à remplacer, lames à affûter, brouette dont le pneu rend l’âme depuis septembre : tout ça s’accumule pendant la saison active et attend l’hiver.
Yann gère la partie menuiserie, et j’ai appris à affûter les sécateurs et binettes moi-même. Une pierre à aiguiser plate (grain 120 puis 400), huile de lin pour les manches, 20 minutes par outil. Le résultat : des outils qui coupent au lieu de déchirer, et moins de fatigue au printemps. On range tout dans la remise avec une étiquette si quelque chose reste à terminer.
C’est aussi le moment de vérifier le stock de consommables : ficelle de tuteurage, agrafes pour châssis froid, film plastique de couverture, grillage. Mieux vaut commander en décembre que courir en mars.
3. La fermentation : surveiller, goûter, ajuster
Les bocaux de lacto-fermentation ne se font pas tout seuls. Novembre à janvier, c’est la période des choux, des betteraves, des carottes fermentées. Le travail de préparation dure une heure, mais ça demande des passages réguliers : vérifier le niveau d’eau, écarter les rares moisissures de surface, goûter pour ajuster le sel ou le temps de fermentation.
La lacto-fermentation des légumes
On prépare aussi les nouvelles fournées : le chou rouge qu’on a coupé aujourd’hui, les carottes du jardin qui commencent à ramollir doucement. La lacto-fermentation démarre en cinq minutes (sel, eau, bocal propre, fermeture). Ce n’est pas le travail qui prend du temps, c’est la décision de s’y mettre. Les soirées d’hiver sont le bon moment parce qu’on n’est pas en train de courir.
4. La lecture, un angle pratique avant tout
Je lisais peu avant de m’installer à la campagne. Maintenant je lis beaucoup, mais rarement de la fiction. Ce sont des livres sur le jardinage, la conservation des aliments, l’apiculture (on s’y prépare depuis deux ans), les sols vivants. Le genre de lecture qui s’accumule “pour quand on aura le temps”. L’hiver, c’est ce moment.
Ce n’est pas de la formation au sens formel. C’est davantage creuser un sujet qu’on vient d’expérimenter, comprendre pourquoi le compost a chauffé moins cette année, comment d’autres gèrent les limaces dans un sol argileux breton. On prend des notes dans un carnet séparé, on marque les pages avec des post-its. Certaines soirées on lit en silence, d’autres on commente et ça part dans une discussion qui finit plus tard que prévu.
Les abonnements à des revues de jardinage marchent aussi bien : Le Jardin des Quatre Saisons, Rustica quand on trouve un numéro intéressant. Ce sont des formats courts qui se lisent en une heure et qui donnent des idées concrètes à noter pour l’année suivante. Ce qui compte, c’est d’avoir quelque chose à lire avant que la saison recommence. On lit plus en décembre et janvier qu’en n’importe quel autre mois de l’année.
La lecture nourrit aussi la vie rurale d’hiver sous un angle qu’on n’attendait pas : on revient sur des décisions de la saison passée avec plus de recul. Comprendre pourquoi les tomates ont eu le mildiou dès août, c’est se donner les moyens de ne pas reproduire l’erreur. Aucun article en ligne ne vaut un livre sur le sujet qu’on lit tranquillement au coin du poêle en décembre.
5. La couture et les réparations textiles
On ne coud pas de robes. On répare des jeans déchirés au genou, on renforce les poches des pantalons de travail, on ressemble les combinaisons de jardin avant qu’elles partent à la poubelle. Réparer plutôt que jeter s’apprend : une machine à coudre basique, deux ou trois heures à comprendre les points droits et zigzag, et on peut prolonger la vie d’un vêtement de travail de deux ou trois ans.
Marie-Thérèse, la grand-mère de Yann, nous a montré le reprimage à la main pour les chaussettes de laine. C’est lent, c’est méditatif, et c’est le genre d’activité qui se fait devant un feu sans avoir besoin d’y penser vraiment. Elle fait ça depuis soixante ans, à raison de quelques soirées par hiver. Le stock de chaussettes reprisées dépasse largement ce qu’on porte.
6. La cuisine d’hiver et les transformations
Les légumes de cave ne se cuisinent pas seulement le week-end. En semaine, les soirées courtes d’hiver sont parfaites pour les préparations longues : une potée qui mijote deux heures, une confiture de pommes qu’on a laissé trop longtemps dehors, une tourte aux poireaux avec ce qu’il reste du jardin.
L'organisation des journées à la ferme
7. L’atelier de Yann
Yann est menuisier-ébéniste de métier, mais l’atelier dans l’appentis lui sert aussi le soir. En hiver, il travaille sur des projets de maison : étagères, caissons de rangement pour la cave, petits meubles. Ce n’est pas séparé de notre vie à la ferme, c’est une continuation du travail manuel qui commence dehors et se poursuit dedans quand il fait nuit.
Pour moi, l’atelier est la frontière que je ne franchis pas souvent. Je passe la tête de temps en temps, on discute d’un projet. Mais c’est sa soirée à lui, et ça marche parce qu’on n’a pas besoin d’être dans la même pièce pour passer une bonne soirée. Le chauffage au bois de la longère rayonne jusqu’à l’atelier en partie. C’est l’un des avantages imprévus de l’installation du poêle.
8. Les soirées chez les voisins (ou les voisins chez nous)
L’hiver, on voit nos voisins autrement. Robert et Annick, les voisins de 70 ans qui produisent la moitié de ce qu’ils mangent, passent parfois le mercredi soir. On mange ce qu’on a fait, on parle du jardin, de ce qui s’est passé dans le bourg, des projets pour le printemps. Ces soirées-là n’ont pas besoin de programme.
On joue aussi aux cartes : le coinche, que Yann a appris avec sa grand-mère. C’est la seule activité de soirée qui rassemble quatre personnes sans que personne n’ait besoin d’un écran ni d’une explication de règle longue de vingt minutes. Le jeu de cartes est dans le tiroir depuis le premier hiver, et il sort souvent entre novembre et mars.
Ce n’est pas de la sociabilité forcée ou organisée. C’est simplement que les longues soirées rurales d’hiver se passent mieux à deux ou à quatre que seul face à une playlist. Et que l’hiver en Bretagne, avec les tempêtes et la nuit tombée à 17h, il faut un peu s’organiser pour que le rythme de vie reste agréable.
Ce rythme hivernal, finalement
Ce qui décrit le mieux nos soirées d’hiver à la ferme, c’est qu’elles se ressemblent. Pas parce qu’elles sont vides ou monotones, mais parce qu’on a fini par trouver ce qui nous convient. Il y a toujours quelque chose à faire : si on n’a pas envie de réparer un outil ou de vérifier les bocaux, on lit. Si on n’a pas envie de lire, on cuisine quelque chose de long. Si on n’a pas envie de cuisine non plus, on appelle les voisins.
La télévision ne manque pas vraiment. Ce qui manquait avant, c’était cette sensation d’avoir fait quelque chose en fin de soirée. Ce n’est pas un principe moral, c’est pragmatique. En mars, quand on ressort les sécateurs affûtés en décembre, on est contents d’avoir les sécateurs qui coupent. Quand on ouvre le bocal de chou rouge qu’on a fermenté en novembre, on est contents d’avoir le chou rouge.
Les activités manuelles d’hiver à la campagne ne remplacent pas forcément les écrans pour tout le monde. Mais elles ont un avantage concret sur les séries : elles finissent quelque part.
Maëlle
Installée dans le Finistère depuis 2019, je partage ici les joies (et les galères) d'une vie entre vieilles pierres et potager. Ancien monde, nouvelles racines.


